La Suisse au coeur des Alpes

Préface

Qui mieux qu’un Suisse pour parler de la Suisse et vous la faire découvrir.

En 1888, mon grand-père Victor Dubois, douanier de profession, vivait chichement dans le Bas-Valais, plus exactement dans le petit village d’Epinassey. En quête de travail, il s’arma de courage, prit son baluchon et descendit dans la vallée. En longeant le Rhône, ses pas l’amenèrent là où le fleuve vient s’unir à l’Arve, à la pointe sud du lac Léman, c’est-à-dire à Genève.

Parcourant obstinément la région, il finit par dénicher un emploi et s’établir au lieu-dit « La Plaine », proche de la frontière française. Bel homme, il trouva rapidement l’âme sœur et c’est ainsi que naquit mon père, Paul, et qu’à mon tour, je vis le jour ainsi que ma sœur Chantal. Gamin débordant d’énergie, j’allais déjà explorer les environs de la campagne genevoise, en culottes courtes et au grand dam de mes parents, sans me douter que, pour moi, l’aventure ne faisait que commencer !

A 22 ans, après quelques approches professionnelles dans le tertiaire, comme beaucoup de Suisses, et quelques économies en poche, je ne sais pourquoi mais une envie, qui se mua bientôt en passion irrépressible, germa dans ma tête. Celle d’aller voir au-delà de la ligne d’horizon, comme les marins d’antan sur leurs galions, persuadés qu’en atteignant cette limite, ils tomberaient dans le néant. Après quelques désertions et naufrages, nombreux embarquaient quand même vers cet inconnu, inexorablement attirés par le chant de sirènes que promettait cette mystérieuse et infinie étendue d’eau.

Par un fantastique concours de circonstances, et alors que rien ne m’y prédestinait, j’ai fait comme eux. J’ai décidé de vivre mon rêve et de partir à la rencontre des gens cachés tout au bout du monde, derrière l’horizon qui faisait briller mes yeux et semblait me défier.

Et me voilà parcourant l’Afghanistan puis l’Iran, à des époques plus calmes qu’aujourd’hui, sans folie religieuse ni guerrière, au milieu d’hommes enturbannés et de femmes dissimulées sous leurs burkas. Comment voulez-vous qu’il en soit autrement dans ces pays alors très fermés qui s’entrouvraient à peine aux étrangers. N’oublions pas que nous étions dans les années 70. J’étais sur la route qui mène à Kaboul, ville au nom mythique, comme Katmandou qui reflétait toute une époque de bouleversements sociaux, synonyme de liberté mais aussi de dangereuses excentricités.

Ces contacts humains authentiques et la compréhension de l’autre m’ont apporté une telle richesse personnelle que je pris l’inconcevable décision de me lancer dans une aventure folle, devenir explorateur. Cette appellation résonnait si bien dans ma tête et reflétait tellement de besoins profondément enfouis, que ce que je découvrais, moi le « petit Suisse » sans grands moyens financiers ni mentor, correspondait à cette étiquette réservée à des Cousteau, Tazieff ou Paul Emile Victor. Admiratif de leurs exploits, je voulais à mon tour tracer mon chemin à travers les cinq continents. En solitaire et dans l’indifférence totale, à la seule force de mes jambes et de mes fougueuses aspirations, j’entrepris de sillonner les surfaces encore vierges de notre terre, traversant l’Amazonie, les déserts, les savanes, et escaladant les montagnes.

A l’époque, les 42’000 kilomètres carrés de mon pays, la Suisse, ne suffisaient pas à combler mon besoin d’ailleurs. Puis un jour, après avoir traversé tous les continents, les pays, les villes, les bleds et autres contrées du monde, l’idée de réaliser un film sur mon propre pays s’est doucement mais impérieusement insinuée en moi. Mais à cette époque cela faisait ringard, il fallait de l’exotisme. Et surtout, je bourlinguais aux quatre coins de la planète, au Soudan, sur le fleuve Amazone, à la source du Nil, aux Montagnes de la Lune, sur la Mer de Chine, dans les Andes, au Mont Mismi, dans les Canyons de l’Apurimac, au Ténéré et dans le désert Blanc, pour rapporter images, films et reportages de ces lointaines contrées souvent inaccessibles et même dangereuses.

30 ans d’aventures et parfois de périlleuses péripéties s’écoulèrent. De retour en Suisse, après dix ans de séjours auprès des Massaïs, uni par un lien très fort à un chef tribal qui m’a ouvert fraternellement les portes de son peuple et de sa connaissance, je repris mon bâton de pèlerin pour sillonner et pénétrer les vallées profondes de mon pays que je ne connaissais pas ou si peu.

Et c’est alors que j’ai eu un coup de foudre pour la Suisse, en écho au chant puissant des yodleurs qui communiquent ainsi d’une montagne à l’autre ou battent le rappel de leurs troupeaux. Tradition vivante du folklore suisse qui se perpétue en parfaite harmonie avec la nature sauvage environnante. Fasciné par mes découvertes, j’en vins à admirer et aimer cette terre, le sol de mes ancêtres, pauvre au départ, plantée de montagnes escarpées et rudes, qui s’offrait telle une inconnue à moi. L’exotisme n’est jamais aussi lointain que l’on s’imagine !

Parti de la Landsgemeinde, votation populaire à main levée, l’expression la plus pure et la plus ancienne de la démocratie directe en Suisse, encore usitée aujourd’hui dans les cantons de Glaris et d’Appenzell Rhodes Intérieures, c’est en cars postaux, identifiables à leur célèbre klaxon à trois tons, que je m’enfonce dans des vallons parfois retirés dont les habitants parlent allemand, romanche, italien ou français, l’une de nos quatre langues officielles, la diversité n’empêchant en rien la cohésion.

Après avoir mis mes pas sur les traces des bâtisseurs de la Suisse et à coups de centaines d’images, mon projet insensé prit corps, pour aboutir à un film long métrage et à ce livre que j’ai eu à coeur de réaliser sur mon pays.

 

Postface

Trois zones géographiques, quatre langues nationales, vingt-six cantons avec leurs particularismes et traditions vivantes composent cette nation multi-ethnique appelée la Confédération helvétique. Un puzzle dont chaquepièce a construit peu à peu une Suisse moderne, une et multiple, unie mais pas uniforme.

Carrefour de la paix et berceau de la Croix-Rouge, elle est une des plus grandes démocraties du monde, à la neutralité politique et militaire, où le peuple souverain décide de tout. Au-delà des clichés: chocolat,montres, vaches, banques, cette terre d’accueil plantée au centre de l’Europe, dont le savoir-faire et la remarquable ouverture au monde contrastent avec sa discrétion, est bien une mosaïque surprenante qui, à l’image de ses grandioses paysages alpestres, ne manque pas de relief.

Dans ce petit pays, couvert à 65% par les Alpes, les contraintes du sol ont façonné les Suisses, en les singularisant parmi les États européens. Pauvres au départ, perdus dans leurs montagnes, n’ayant aucune matière première, aucun débouché sur la mer, rien colonisé, tandis que d’autres nations partaient conquérir de lointains territoires, ils ont fait d’un environnement montagnard hostile cette terre devenue prospère et convoitée, une Suisse forte des seules ressources de son peuple, resté plus que d’autres fixé à ses racines, à ses mythes, à son folklore.

Cette illustre inconnue de tous les pays qui la cernent surprend et déconcerte le voyageur qui prend la partie qu’il visite pour le tout qu’il ignore encore. Qui mieux qu’un Suisse pour raconter ce pays fier de son passé, qui conserve jalousement ses valeurs paysannes, cette Suisse profonde qui garde les pieds sur terre, le regard tourné vers ses panoramas exceptionnels, ses glaciers et ses lacs, miroirs de l’âme helvétique.

Pierre et Éliane Dubois sont nés à Genève. Il est cinéaste, naturaliste, ethnographe, conférencier. Elle est réalisatrice, photographe et auteur. Pour la réalisation de leurs films documentaires, ils ont parcouru la planète, depuis leur premier reportage en Afghanistan, avant de s’intéresser enfin à leur propre pays. Il les a subjugués. Ils ont aimé leur « suissitude » et les valeurs qui font du drapeau suisse un label de qualité dans le monde entier. Ils vous invitent à découvrir le pays le plus marginal d’Europe, la Suisse.

Pierre Dubois

 

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